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15 juin 1979
Lettre à Mgr KLEIN
Je pense que l'Eglise devrait beaucoup plus axer sa réflexion
sur la question de l'indépendance de ce pays.
On pense : c'est une affaire politique et l'Eglise n'a pas à faire de politique. Je crois qu'il s'agit de tout autre chose.
C'est d'abord un problème humain : des hommes demandent à être reconnus "adultes"; ils demandent à ce que leurs droits, malmenés du fait de la colonisation, soient reconnus. Devant ce problème, l'Eglise n'a pas à se taire... et elle ne doit pas non plus se contenter de parler. Il faut éviter les déclarations fracassantes qui ne changent rien à rien, sinon à durcir des positions ou à donner bonne conscience.
Tout le travail de l'Eglise devrait chercher à faire reconnaître la justesse de ces revendications mélanésiennes par les différentes couches de la population et, - auprès des mélanésiens - les droits justes des autres ethnies. C'est à tous les niveaux que l'Eglise doit pousser à un travail de réflexion en ce sens. Particulièrement à celui des "états-majors".
Tout pays doit un jour accéder à l'indépendance. L'Eglise devrait aider chacun à en prendre conscience, non comme un fait inévitable mais comme une nécessité. Là encore, ce n'est pas simplement une affaire "politique", mais une question de dignité et de maturité humaine pour lesquelles l'Eglise doit travailler.
Il faut mener une action sur tous les milieux, et faire comprendre à ceux qui "profitent" de la présence française que, désirer toujours cette tutelle, c'est refuser de se conduire en adulte et qu'il y a quelque chose à revoir.
Il faut préparer les gens à assumer cette indépendance, et donc ne pas les leurrer. Voir concrètement, avec les partis politiques, le visage économique et social qu'aura la Calédonie indépendante, et y préparer délibérément les gens. Il faut que l'Eglise mène une réflexion commune avec les partis politiques, afin de construire avec eux la Calédonie de demain, au lieu de se tenir à l'extérieur et de risquer de n'avoir plus qu'à jeter des anathèmes une fois que tout sera joué.
Il faut mener conjointement une réflexion avec les autorités de tutelle, afin de préparer avec elles, et non contre elles ou à leur insu, cette voie vers l'indépendance.
(...)
L'Eglise doit se préparer à une pauvreté radicale, accompagnement naturel de l'appauvrissement général dû à l'indépendance. Ce sera une nouvelle Eglise, mais pas uniquement sur le plan matériel : les méthodes d'apostolat elles-mêmes en subiront le contrecoup du fait de la pauvreté des moyens. Préparer aussi les prêtres à ne plus retourner en France tous les deux ans, peut-être à ne plus avoir de couverture sociale, comme le mélanésien moyen.
Il faut aussi prévoir les répercussions économiques que cela aura sur l'enseignement catholique.
Sur le problème des terres, répondre aux justes revendications même si - sur le plan purement légal - on pourrait avoir bonne conscience; même aussi si on doit y perdre de l'argent. Accepter d'être vulnérable sur le plan financier, et remis entièrement entre les mains de la chrétienté. Ce n'est pas "rêver d'une Eglise désincarnée" comme pourrait le dire le Procureur, mais c'est accepter qu'elle ne s'incarne qu'au niveau du peuple qu'elle sert, et non au-dessus de ses moyens.
L'Eglise doit absolument s'investir à fond dans tous ces problèmes. Elle doit se lancer dans le porte à porte pour que progressent ces idées... ou disparaître.
A propos des vocations, il faudrait lancer - dans la ligne de ce que je viens de définir - quelque chose de tout nouveau. Une congrégation masculine diocésaine. Elle devrait vivre la pauvreté mélanésienne ( et non "niveau européen" ) : habitat, style de vie, insertion dans le milieu.
Elle devra répondre aux besoins de la Calédonie d'alors : des prêtres et des religieux seront partis faute de pouvoir s'adapter, idem pour un certain nombre d'enseignants.
Ces petites communautés de Frères prendraient en charge l'animation spirituelle et catéchétique d'un secteur; ils pourraient pour certains se donner à l'enseignement, tandis que d'autres travailleraient la terre pour vivre au niveau de tous, et non constituer une nouvelle "classe".
Si les besoins l'exigeaient, de ces petites communautés de Frères, fortement ancrés dans une vie de prière structurée, on pourrait ordonner un membre. Frère-prêtre, pleinement intégré à sa communauté, au service d'un secteur. A force de vouloir des prêtres au crâne bourré de théologie, on donne au peuple des pasteurs complètement coupés de lui et dont la parole n'est plus crédible.
Il y a des richesses spirituelles dans le monde mélanésien. Des richesses qui ne cherchent qu'une occasion : se mettre au service de leur peuple. On ne leur propose actuellement que des structures européennes, dans une Eglise qui refuse de prendre position face aux aspirations de leur peuple.
(...)
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